Virginia Woolf : ‘La Scène Londonienne’

Virginia Woolf : ‘La Scène Londonienne‘ (Collection Titres, Christian Bourgois Editeur)

Se faire prendre la main par Virginia Woolf le temps d’une balade dans le Londres des années 30, c’est un privilège qui ne se refuse pas !

La marée D’Oxford Street

‘A tout prendre – les ventes à la criée, les voitures à bras, le bon marché, le clinquant – on ne peut pas dire qu’Oxford Street soit d’un caractère raffiné. C’est un élevage, une forcerie de sensations. Il semble jaillir du pavé d’horrifiques tragédies ; les divorces d’actrices et les suicides de millionnaires se produisent ici à une fréquence ignorée des trottoirs plus austères des quartiers résidentiels. Les nouvelles y changent plus vite que dans n’importe quel endroit de Londres. On dirait que la foule des passants lèche l’encre des affiches, qu’elle en consomme plus que partout ailleurs et qu’elle exige plus vite les dernières éditions. L’esprit devient une pierre gluante qui reçoit des impressions tandis qu’Oxford Dtreet en décolle un ruban sans fin d’images, de sons et de mouvements nouveaux. Les liasses claquent sur le pavé ; les omnibus à moteur rasent le trottoir, le vacarme d’une fanfare au grand complet se réduit à un mince filet de son. Les bus, les camions, les autos, et les voitures à bras ruissellent comme les fragments d’un puzzle imagé ; un bras blanc se lève ; le puzzle s’épaissit, se coagule, se fige ; le bras blanc plonge et le flot reprend, zébré, entrelacé, pêle-mêle dans une course et un désordre perpétuels. Si longtemps que nous le regardions, le puzzle ne se complète jamais’

Portrait d’une Londonienne

Un tête-à-tête avec Mme Crowe ne s’était jamais vu. Elle n’aimait pas les tête-à-tête. Particularité qu’elle partageait avec de nombreuses hôtesses, elle n’était jamais spécialement intime avec qui que ce fût. Par exemple il y avait toujours un homme âgé dans le coin près du bonheur-du-jour – et qui, en vérité, semblait faire partie de cet admirable exemple de meuble du dix-huitième au même titre que ses pieds en laiton. Mais on lui disait toujours Monsieur Graham – jamais John, jamais William : bien que parfois elle lui disait « cher Monsieur Graham » comme pour souligner le fait qu’elle le connaissait depuis soixante ans.
La vérité, c’est qu’elle ne voulait pas d’intimité, elle voulait de la conversation. L’intimité a coutume d’engendrer le silence, et elle avait horreur du silence. Il fallait parler, et en général, et à propos de tout. Il ne fallait pas être trop profond, ni trop intelligent, car si on s’avançait trop dans un sens ou dans l’autre quelqu’un se sentirait certainement exclu et resterait sans rien dire, sa tasse à thé à la main.
De sorte que le salon de Mme Crowe n’avait pas grand-chose de commun avec les salons célébrés par ceux qui écrivent des mémoires. Il y venait souvent des gens intelligents – juges, médecins, membres du Parlement, écrivains, musiciens, des gens qui voyageaient, d’autres qui jouaient au polo, des acteurs et des rien du tout, mais si l’un d’eux disait quelque chose de brillant c’était plutôt ressenti comme une brèche faite à l’étiquette – un accident qu’on ignorait comme une crise d’éternuements ou la catastrophe causée par un muffin. La conversation qu’aimait Mme Crowe et qu’elle inspirait était une version glorifiée du commérage villageois. Le village était Londres, et les commérages londoniens.

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