Emmanuel Bove : ‘Bécon-les-Bruyères’

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Emmanuel Bove : ‘Bécon-les-Bruyères’ (Editions Cent Pages, Collection Cosaques, 2009)

Il y a quelques années de cela, une opportunité de logement à un tournant délicat de ma vie me fit emménager dans ce lieu-dit dont je n’avais jamais entendu parlé auparavant, Bécon-les-Bruyères, sorte de Triffouillis-les-Oies de la banlieue parisienne où je réside encore aujourd’hui.

Un de ces ‘endroits autour des grandes villes où, lorsqu’on s’y promène, on ne peut s’empêcher de penser que si la révolution éclatait, ils resteraient aussi paisibles.’

Dans le calme de la matinée, on n’imagine aucune femme encore couchée avec son amant, aucun collectionneur comptant ses timbres, aucune maîtresse de maison préparant une réception, aucune amoureuse faisant sa toilette, aucun pauvre recevant une lettre lui annonçant sa fortune. Les moments heureux de la vie sont absents.

Les terrasses sont trop étroites pour que l’on s’y sente à l’abri. Les rues trop longues et désertes mènent vers d’autres rues aussi longues et aussi désertes, bordées de pavillons, de maisons en constructions, de terrains à vendre‘.

‘L’air est le seul luxe de cette banlieue’ où, ‘quand vous demandez où se trouve une rue, on ne vous y accompagne pas, mais on vous suit des yeux jusqu’au premier tournant.

Parfois, un taxi (le) traverse. Il fait songer à ceux que l’on a vus dans des cités plus lointaines et qui nous ont paru suspects. Comme ces derniers, ils transportent un voyageur étrange, assis sur le bord de la banquette, qui guette par les portières. Un parent mort ; un rendez-vous d’affaires ; cinq minutes de retard, un attentat projeté ; une fuite après un vol. On ne sait.

Mais ce serait sans parler de ses habitants :

La population de Bécon-les Bruyères ne ressemble pas à celle d’une ville isolée. Elle n’a ni préoccupations ni amour-propre locaux. Elle serait indifférente à la célébrité de l’un des siens, à moins qu’il ne fût le plus grand de tous‘.

Les moeurs de Bécon-les-Bruyères sont plus douces que celle de Paris. Il eût été incompréhensible qu’aucun intermédiaire n’existât entre la complaisance des campagnes et la rudesse des villes‘.

Les Béconnais, avec un sens des nuances qui paraît inexplicable, ont tous sur les lèvres l’injure parisienne toute prête ainsi que la phrase aimable des campagnes’.

Il n’est point d’habitant mystérieux. Personne ne souffre. Il n’est point de jeunes femmes qui, abandonnées par un homme, sont sur le point de se lier avec un autre, ni d’adolescents amoureux d’une amie de leur mère, ni de directeurs ruinés par une passion, ni de maîtresse d’un ministre. Celui qui, à un moment de déchéance, échouerait à Bécon-les-Bruyères se sentirait tombé si bas qu’il en partirait aussitôt. Il ne pourrait même pas y vivre avec humilité.

Le problème, vous le comprendrez désormais, c’est que je n’en sois pas encore parti, bien que je vous rassure, ce soit dans nos futurs projets.

Et ces quelques extraits vous feront aisément comprendre la claque que j’ai pu prendre à la découverte de cette écriture d’une incroyable modernité. Car près de 87 ans après la parution de cet ouvrage, à Bécon-les-Bruyères, rien n’a vraiment changé croyez-moi.

Un jour peut-être, Bécon-les-Bruyères, qui comme une île ne peut grandir, comme une île disparaîtra. La gare s’appellera Courbevoie-Asnières

(Et pour ceux qui souhaitent pousser un peu plus loin et voir à quoi ça peut ressembler, un autre habitant de Bécon admirateur de Bove s’est amusé à faire un Tumblr en son honneur).

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